Tidjane Thiam

Il a dit

« 14 juillet 1983. Dans mon uniforme de l’École Polytechnique, je dois à ma taille [NDLR: 1,93m] de défiler au premier rang des élèves de l’École sur les Champs-Élysées à Paris. [...] Le plus important pour moi n’est pas l’impact que ce parcours scolaire a pu avoir sur ma carrière mais plutôt le fait qu’il n’a été rendu possible que par une tradition et des valeurs remontant à 1794. C’est pourquoi l’immigré que je suis est reconnaissant aux sans-culottes, à ces premières années de révolution, aux esprits libres et aux enfants terribles qui, nés dans une société européenne bloquée par des siècles d’histoire et de tradition, ont osé rêver d’un monde différent [...] Pensaient-ils qu’un jour de jeunes arabes, de jeunes asiatiques, de jeunes africains s’engouffreraient dans la brèche qu’ils ont ouverte en 1789 pour venir défiler sur les Champs-Élysées, près de deux siècles plus tard ? [...] La France clairement peut être définie comme un territoire [...] Pour moi, elle est aussi et surtout, avant tout une idée [...] C’est cette France-là, que nous tous porteurs d’une différence qu’elle soit visible ou non, c’est cette France-là que nous tous français avec trait d’union (franco-ivoiriens, franco-camerounais, franco-sénégalais et autres...) nous aimons [...] Joie sans mélange quand une équipe Bleu-Black- Beur gagne enfin cette Coupe de Monde en 1998. Le 12 juillet 1998 est le seul jour de ma vie d’amoureux du ballon rond où j’aie été content de voir le Brésil perdre... Trop de choses ont été dites et écrites déjà sur cette victoire mais comment oublier la vague d’espoir qu’elle a suscitée pour les Mamadou, Abdoulaye, Mohammed, Kader de France et de Navarre. Vague qui vint mourir sur les plus de vingt pour cent d’un certain candidat à la présidentielle un soir de 2002. Frustration parfois. Devant ces policiers français comme moi et qui me tutoient. Frustration de devoir m’exiler à Londres, fatigue de me cogner le crane contre un plafond de verre parfaitement invisible mais ô combien réel. Fatigué de voir des collègues moins compétents s’élever et progresser quand ma carrière stagnait. Frustré de voir que l’Angleterre sait me donner aujourd’hui tout ce que la France n’a pas toujours voulu ou simplement peut-être su me donner: opportunités, respect et le don le plus précieux bien sûr: indifférence à ma couleur. [...] Seule ma foi dans les idéaux que défend et représente la France me permet quand c’est nécessaire, de mettre en perspective l’étroitesse d’esprit à laquelle nous tous, porteurs d’une différence visible, sommes si souvent confrontés. »

  • Tidjane Thiam, Qu’est-ce qu’être français ?, éd. Hermann, 2009